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04/12/2018

Acquanera - Valentina D'Urbano

Acquanera_Valentina d'Urbano.jpgLa voie de nos mères

Après dix années d'absence, Fortuna Castello ayant appris la découverte d'ossements dans son village natal, revient à Roccachiara. Aussi difficile que soit ce retour, la jeune femme doit savoir s'il s'agit des restes de Luce, celle qui fut son unique amie, et qui disparue le jour de ses 21 ans.
Outre la vérité, c'est à son passé qu'elle va devoir faire face.


Il est là ce moment où je me dis, pourquoi as-tu attendu 3 mois pour te décider à écrire un avis sur ce roman, 3 mois durant lesquelles d'autres lectures et d'autres choses plus ou moins sympas de la vie sont venues atténuer jour après jour, les émotions à vif provoquées par cette histoire?
T'es contente de toi peut-être, parce que maintenant tu vas bien galérer à faire honneur à ce superbe roman... (soupir)

Bon allez je me lance, on verra bien, après tout, un tel roman ça ne s'oublie pas.

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Le début du roman plonge directement le lecteur dans une ambiance assez particulière, brumeuse et sombre. A l'image du lac au pied de ce village du Nord de l'Italie, dont il est dit qu'il est fait pour plaire à ceux qui n'y ont pas vécu.
Fortuna Castello rentre chez elle et est immédiatement saisie par la grisaille du lieu. Dix ans d'absence et cette terre est toujours aussi froide, humide, triste, sans chaleur. Une chaleur que la jeune femme serait en droit d'attendre en retrouvant sa mère. Mais Onda* a le cœur froid, Onda ne l'a jamais aimée. Fortuna reste une étrangère.
Si ce n'était pour savoir si le squelette retrouvé dans les bois entre le lac et le village est bien celui de son amie, jamais elle ne serait rentrée, jamais.

Ce mystère autour de la disparition de Maria Luce Ranieri (dites Luce) laisse croire au lecteur qu'il entre dans un thriller, une histoire qui va donner lieu à une probable enquête sur la disparition de la jeune fille. En fait, il n'est que le prétexte à un récit qui va porter sur la vie de femmes atypiques, stigmatisées, isolées mais au fond soudées par leurs dons. Des femmes d'une force peu commune, probablement de celle des gens qui ont souffert d'être différents, de celle des gens qui ont dû se construire en dehors de la norme admise, en dehors des autres.

Le roman découpé autour des prénoms des femmes Castello (Elsa, Onda, Fortuna -sans oublier Clara) prend alors des allures de saga familiale. Une saga familiale étrange, nimbée de mystères, de ces mystères dont on ne sait trop s'ils sont le fruit de croyances archaïques infondées qui naissent dans les villages reculés ou de faits avérés.

"Je suis la dernière d'une drôle de famille uniquement composée de femmes."
Par ces mots, Fortuna* invite le lecteur à remonter le temps, à parcourir avec elle le passé familial, à le redécouvrir et sans doute l'éclairer jusqu'à percer le mystère des ossements retrouvés.

En lisant le récit de chacune de ces femmes, j'ai été saisie par le poids que faisait porter sur elles leur singularité. Si certaines se sont arrangées de ce don et en ont fait une force, voire une qualité en certaines occasions recherchée, d'autres ont tenté de le fuir, voire le nier tant il apparaissait plus comme une malédiction.
Toutes pourtant ont été rattrapées par la force de ce pouvoir à un moment ou un autre, toutes n'ont pu faire autrement que de vivre avec.
Plus que le don, j'ai le sentiment que ce qui a été dur à vivre, notamment pour Clara et Elsa, c'est, avec la transmission de ces prédispositions particulières (et en soi effrayantes), la transmission de cette mise au ban de la société, cette peur inspirée aux autres, cette honte inspirée par les autres, ce capital rejet inhérent au don.

Si avec Clara et Elsa, les conséquences de leurs dons ne me sont pas apparues totalement négatives, c'est à travers Onda et Fortuna que j'ai ressenti toute la tragédie de ce que c'est que de se sentir différent et de vivre l'exclusion.
Comment se construire lorsqu'on ne peut vivre au milieu des autres comme tout un chacun, lorsqu'on est rejetées, lorsqu'on ne peut pas vivre tout ce qui doit être vécu dès le plus jeune âge? Comment grandir lorsqu'on se sent dans le regard des autres anormales? Quelles répercussions dans le rapport aux autres, dans le rapport à soi?

Si pour les unes, l'exclusion a renforcé le lien maternel, pour d'autres elle l'a totalement corrompu et rompu. Si Elsa a pu se construire de manière relativement équilibrée grâce à l'affection de Clara Castelli qui l'avait recueillie, Onda, malgré les efforts de sa mère (Elsa), a fini par se laisser dévorer par la rancœur et la honte de ne pas avoir une vie comme les autres filles de son âge. Psychologiquement détruite et totalement marginalisée par ce don porté comme un fardeau, elle mit au monde une enfant qu'elle ne considéra jamais comme sienne, allant même jusqu'à la percevoir comme une menace.
Ainsi, l'amour filial sauta une génération.
Ô certes, Fortuna fût en quelque sorte préservée du désamour de sa mère grâce à l'amour de sa grand-mère, mais un enfant ressent malgré tout l'anormalité du rejet maternel. D'autant plus quand sur ce rejet plane l'ombre du soi-disant pouvoir de l'enfant. Pouvoir qui ne trouve pas de raison, pouvoir qu'il faut taire à soi, aux autres.

Quoi de plus normal alors que de trouver dans la seule autre enfant un peu à part, presque autant rejetée que soi, l'amitié et l'amour qui manque, l'acceptation sans conditions.
Luce*, fille de croque-mort, enfant sombre et mystérieuse, portant en elle d'autres drames, va devenir le refuge, le permis d'exister de Fortuna, sa lumière dans ce qu'il y a de plus obscur en elle.
Et pourtant, même là, dans le lien qui les unit, il plane comme une drôle d'aura, noire et menaçante qui ne s'oubliera pas à elles.

Fortuna quittera Roccachiara six mois après la disparition de son amie, abandonnant tout ce qui la rattachait à son anormalité.

Valentina D'Urbano a écrit ici un roman à l'ambiance pesante mais que je trouve somptueux. Outre les figures féminines de la famille Castelli et de Luce, la présence du lac de Roccachiara est permanente. Ombre sépulcrale, funeste, il porte en lui aussi une bonne part de la tragédie de cette famille parce qu'il lui est, d'une certaine façon, intimement lié.

L'homme dans ce roman n'est pas absent mais en retrait. Ce n'est pas qu'il n'a pas son mot à dire, c'est juste qu'il n'est pas assez fort face à la parole de ces femmes. Pourtant, l'autrice saura lui accorder une place d'importance au moment venu. Moment que j'ai trouvé presque dommageable à la puissance de ce qui précédait, parce qu'attendu. Mais sans doute était-ce une manière d'apporter un peu de lumière à ce roman d'une noirceur abyssale.

Acquanera, c'est une histoire forte, douloureuse et bouleversante, un peu folle aussi. Une histoire comme je les aime parce qu'elle provoque en moi beaucoup de choses.
Un roman qui aborde la question de l'héritage familial, de la filiation, de l'amour ou désamour filial, de l'exclusion, des non-dits et autres secrets familiaux, des croyances, du rapport aux autres et à soi, de la construction de soi, du rejet et, dans une moindre mesure, de la place du père.
Un roman passionnant, englouti en quelques heures. La surprise était aussi au bout (pas au bout du bout, mais au bout quand même).
Un roman contemporain dont la part majeure de surnaturel aurait pu le classer dans le genre fantastique sans problème.

J'ai découvert avec un très grand plaisir la plume d'une jeune autrice italienne (et illustratrice par ailleurs) qui est à suivre indubitablement. Du bruit de tes pas, son premier roman semble avoir conquis pas mal de lecteur.ices, c'est engageant.

*Luce = lumière. Rétrospectivement, parce que je viens juste d'y faire attention, je trouve ça drôle et très intelligent que l'autrice ait donné ce prénom à ce personnage. Cela peut paraître en contradiction avec l'image qu'elle renvoie dans le roman et pourtant, non.

*Onda = vague. "Elle était née le jour de l'éboulement, le jour où le lac s'était déversé dans la vallée".

*Fortuna = chance. "Un prénom étrange, fruit de la décision d'Elsa une nouvelle fois. Sans doute lui parut-il approprié, sans doute crut-elle qu'il me porterait bonheur. Née dans une telle famille, j'avais effectivement un besoin désespéré de chance."

"Le ciel est bleu et froid partout, pensai-je, dans n'importe quel endroit du monde. Quel que soit le lieu, on porte en soi ce qu'on possède.
On n'a besoin que de son corps, il abrite toutes vos déchirures, toutes vos cicatrices. Les amours qui vous rejettent et celles que vous vous êtes construites pour avancer.
C'est en soi que réside ce qu'on a, pas dans les êtres ni dans les objets qui vous les rappellent."

"Les gens s'aiment, ils ne cessent de s'aimer. Je l'ai vu.
Les êtres brandissent leur amour en public, ils vous le jettent à la figure avec arrogance.
Aimer quelqu'un et être aimé vous rend meilleur, c'est une garantie aux yeux des autres.
Je crois que c'est de l'amour coagulé. De la bigoterie, de la camelote. Une chose qui brille mais dont le cœur est noir, rouillé, grippé, inutile.
L'amour, le vrai, c'est celui que les gens dissimulent. Celui qui rend fragile et méchant. Celui qui rend mesquin. Celui qui rend avide. Prêt à tout."

"L'amour d'un enfant est le sentiment le plus obstiné qui soit. Il dure une éternité, il va à l'encontre de tout. Il est bête et incorruptible."

Commentaires

Il faut parfois du temps avant d'écrire un billet sur un roman fort.

Écrit par : Alex-Mot-à-Mots | 06/12/2018

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Oui, enfin ce n'est malheureusement pas mon excuse. Je suis plus dans la procrastination à outrance ^^

Écrit par : itenarasa | 10/12/2018

En voilà un livre qui semble t'avoir marquée ! Merci pour le partage :)

Écrit par : Tigger Lilly | 08/12/2018

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C'est d'autant plus marquant quand il y a des formes de résonance

(enfin après avoir dit ça, mieux vaut que je précise que je n'ai aucun "don" proche de celui de ces femmes hein)

de rien...

Écrit par : itenarasa | 10/12/2018

Plus la littérature italienne se révèle à mes yeux, plus je lui trouve une couleur et une profondeur vraiment particulière ! Les relations familiales sont souvent fortes et troubles à la fois, je me trompe ? Ta chronique de ce titre que je ne connaissais pas, me conforte encore dans cette impression, et me donne envie d'arpenter ce pays que j'aime tant, dans les mots et la sensibilité de ses auteur.es.
Grazie per questa bella fortuna (quel joli mot, hein ?) di scoprirlo, baci ;-)

Écrit par : Lupa | 12/12/2018

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