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10/11/2017

Pukhtu : Primo - DOA

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2008, entre Afghanistan et zones tribales du Pakistan, mercenaires américains, G.I., et terroristes s'affrontent, les uns prétendument pour faire le bien, les autres prétendument contre le mal. Derrière les raisons géo-politiques du conflit, des intérêts et enjeux de tous ordres qui n'ont rien de noble.
Qu'ils soient mercenaires, soldats, espions, chefs de clan locaux, narcotrafiquants, moudjahidines, talibans, reporters ou juste membres de la population locale, tous les protagonistes de cette histoire sont en enfer, jouets d'un conflit qui les dépasse.


Il est très compliqué pour moi d'écrire un avis sur ce roman. J'ai le sentiment de n'avoir toujours pas digéré ma lecture tant ce récit est dense. Dense quant à la masse d'informations, échanges, points de vue, termes, personnages qui le composent.

Pukhtu Primo c'est comme une fourmilière avec une infinité de galeries, certaines en surface, beaucoup souterraines. C'est pour le coup très riche et réclame une grande concentration pour ne pas se perdre dans la trame des évènements.

La trame c'est une équipe de mercenaires, les 6N, embauchés par une société privée américaine (entendez par là, société écran de... ?) pour aller dézinguer des chefs terroristes planqués en terre afghane. S'ils en profitent sous couvert de leurs missions pour faire un peu de business local et s'en mettre dans le nez ou les poches, ça n'est censé regarder personne (et pourtant...). Le problème c'est qu'avec eux, les dommages collatéraux sont notoires, ils ne sont pas là pour s'embarrasser de détails humains hein. Sher Ali, contrebandier et chef de clan pachtoune, va en faire durement les frais. Ivre de colère, abandonnant ce qui lui reste d'humanité, l'homme va se lancer dans une terrible vendetta et s'allier aux ennemis de l'Amérique.
Si vous ajoutez à ce fil rouge, les investigations d'un reporter qui met son nez là où ça pue, un trafic de barils d'une substance servant à la fabrication de l'héroïne, le trafic d'héroïne lui-même alimentant à un niveau international le trafic d'armes, et donc la guerre, alors le décorum du roman est posé.

Nous n'avons sans doute pas attendu Pukhtu Primo pour réaliser que la guerre c'est moche, sale, horrible. DOA nous montre aussi qu'elle est vicieuse et lâche dans les faits, qu'elle est sans pitié, aveugle et ne sert que les intérêts de quelques-uns à travers le monde.
Il s'évertue aussi dans son roman à disséquer à travers sa multitude de personnages les mécanismes des faits de guerre qui conduisent à la déshumanisation. Que ce soit certains de nos mercenaires qui dézinguent parfois à tout-va, presque avec jubilation hommes, femmes, enfants ou les talibans et leurs enfants kamikazes ou, plus près de nous encore, la descente aux enfers d'une jeune femme, il y a de quoi vous mettre le cœur au bord des lèvres.
Cela se retrouve encore dans la froideur des rapports d'opérations qui parsèment le récit, rapports qui égrènent laconiquement les morts (soldats et autres morts collatéraux...).
Les faits sont trashs, certaines scènes vraiment dures. C'est la guerre, on n'est pas là pour faire semblant.

Et pourtant, le lecteur se gardera bien de tous jugements (bien que l'envie de clouer au pilori quelques-uns soit là) parce qu'en temps de guerre, en zone de conflits rien n'est simple quand il est question de survie. L'auteur aura su dresser des portraits d'hommes et femmes complexes, sans concessions, à la frontière entre la vie et la mort, non manichéens surtout. Certains contre toute attente provoquent même de l'empathie, d'autres inspirent une certaine indulgence. Tous (ou presque) appellent la compassion.
Si jugement il y a, il se fera sur ceux qui œuvrent dans l'ombre à rendre la guerre toujours plus profitable au détriment de vies humaines.

Pukhtu Primo est un roman choral qui vous donnera peut-être comme à moi le sentiment d'avoir plongé dans un récit de guerre à la limite du documentaire ou du reportage tant il s'ancre dans une réalité dont nos médias se font mal l'écho. Le ton souvent cynique est assez percutant. Il y a peu de temps mort, de respiration tout au long de ces 800 pages, le lecteur est, au même titre que les protagonistes du roman, placé dans une tension quasi permanente. Vu le pavé, ce n'est pas plus mal je vous dirai. La fin est ouverte. Affaire à suivre.
Que vous dire de plus sinon que Pukhtu Primo est un grand roman de guerre, noir de chez noir, qui donne à réfléchir. C'est en tout cas, un roman où les Hommes ne sont pas oubliés.

"D'après la presse pakistanaise, entre juin 2004 et février 2008, les missiles tirés par des avions sans pilote auraient tué entre cinq et dix responsables djihadistes et environ trois cent civils. Soit un ratio de un pour quarante, i.e. un taux de réussite de 2,5%. Difficile de continuer à parler de bombardements ciblés après examen de ces statistiques. Bien sûr, les États-Unis rejettent ces chiffres. Il est probable que moins de civils aient péri et que le nombre réel de combattants soit plus élevé. Néanmoins, chaque nouvelle victime collatérale ne fait que renforcé un profond sentiment antiaméricain."

"Amel a le même air fatigué ce soir. Celui des gens qui sortent trop et regardent dehors pour ne rien voir dedans. Les intranquilles qui se fuient."

"La guerre est mère de toutes les commémorations, mais c'est une mauvaise mère, elle ne respecte rien, ni les grandes idées, ni les hommes, elle les dévore et leur survit. Toujours."

"A cet instant, elle pose sur lui le regard d'une vraie maman, se lève, vient le prendre dans ses bras et il se laisse aller contre elle, comme autrefois. Il y a dans cette étreinte l'avant-goût amer de la perte à venir. Il va être tellement seul."

Merci aux Editions Folio pour ce partenariat. La suite Pukhtu Secundo est parue le 07/09/2017.

*la fureur fournit des armes

Commentaires

Merci pour la chronique qui me permet de me faire une idée du travail de cet auteur dont on entend un peu parler en ce moment. C'est assurément un sujet qui ne m'attire pas du tout, mais c'est très subjectif.

Écrit par : Fredd | 11/11/2017

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Un peu, beaucoup même. En tout cas, il y a quelques semaines en arrière, je le voyais partout.

Je comprends que le sujet ne t'attire pas, pas très fun en soi, mais c'est instructif! Et d'une densité qui demande vraiment vraiment vraiment de rester concentré et d'avoir l'esprit disponible pour une telle lecture. J'avoue qu'il y a eu des moments compliqués parce que fatigue, etc. Mais ça vaut la peine d'aller au bout quand on le commence. ^^

Merci de ton passage Fredd :)

Écrit par : c'era una volta | 11/11/2017

Je trouve l'image de la fourmilière avec ses innombrables galeries très lumineuse !
La guerre me met en rogne et me désespère tellement que je ne me sens pas prête pour avoir envie de le lire. Ce n'est pas la politique de l'autruche, mais je connais mes limites... Trop réaliste, trop éprouvant, je pense qu'il volerait à travers la pièce ;-)
Ta chronique est excellente, et transmet parfaitement la force d'un tel récit !
À bientôt ;-)

Écrit par : Lupa | 12/11/2017

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Oui j'ai été bien inspirée sur la métaphore des galeries :p Parce que c'est vraiment ça. Ce pourrait aussi être une toile d'araignée hein... Ramifications à grande échelle.
Je comprends que le sujet puisse rebuter. C'est vrai que la fiction est vite rattrapée par la réalité et y a de quoi frémir.
Je dirais juste que c'est très informatif et édifiant dans son contenu. En tout cas c'est fort bien écrit, dans le sens crédible.
Merci d'être passée Lupa. Biz

Écrit par : c'era una volta | 12/11/2017

Je ne lit pas souvent de romans de cet auteur, car c'est toujours un univers très noir.

Écrit par : Alex-Mot-à-Mots | 13/11/2017

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Et bien pour ma part Alex, c'est la 1ère fois que j'entendais parler de cet auteur avec ce Pukhtu publié en poche chez Folio.
Si je dois réitérer l'expérience DOA, j'irai sur quelque chose de différent. Si tant est qu'il sorte du cadre de la guerre dans ses autres romans ^^

(lis* faute de frappe hein :p )

Écrit par : c'era una volta | 13/11/2017

Je suis d'accord avec tout ce que tu dis C'era mais ce qui m'a le plus choqué c'est que c'est un roman de guerre, oui, mais que la guerre a changé! 39-45 est très loin. La privatisation de la guerre est d'un cynisme bien décrit par DOA qui montre aussi le spectre très large de l'impact des intérêts de la drogue sur le monde entier.
Perso, je finis mon Lupin et j'enchaine avec Pukhtu Secundo!

Écrit par : Nicolas | 13/11/2017

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Nous sommes d'accord Nicolas, les guerres d'aujourd'hui sont de celles qui permettent à certains de se faire du beurre, beaucoup de beurre et ce, au dépend des intérêts de la population locale, au dépend même des intérêts humains tout court...
Le cynisme de DOA est à la hauteur de ce cynisme mercantile dont font preuve les profiteurs de guerre. Par contre, j'ai découvert par ce roman que la drogue était une nouvelle donne dans le marché juteux que la guerre constitue... Nous ne sommes pas prêts d'en voir le bout...

Je te souhaite une bonne lecture de Secundo, personnellement je vais attendre de digérer le 1, d'en finir avec les partes à la queue-leu-leu et d'avoir le cerveau un peu plus au repos aussi ;)
(et je retourne voir ton avis tiens)

Écrit par : c'era una volta | 13/11/2017

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