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09/02/2013

Le chien gardien d'étoiles - Takashi Murakami

Le chien gardien d'étoiles_Takashi Murakami.jpgParce que c'était moi, parce que c'était toi.

Une équipe de policiers identifie un cadavre humain dans une épave de voiture abandonnée dans un champ de tournesols. A côté un autre cadavre, celui d'un chien.
La petite Miku vient de recevoir un chiot qu'elle appellera Happy. Happy est heureux, Miku joue avec lui de temps en temps, la maman même si elle le gronde parfois le nourrit et puis, "papa" l'emmène toujours en promenade et lui parle à lui plus qu'il ne parle à sa femme.
Mais ce bonheur va basculer, "papa" malade perd son travail ; femme et fille l'abandonnent avec presque rien. "Papa" est contraint de vendre l'appartement et de rembourser les dettes avec l'argent. Alors avec son chien Happy, le seul à lui être resté fidèle et dévoué il décide de partir vers le Sud, là où les choses devraient s'arranger pour eux deux. Un voyage fait de nombreux rebondissements, un voyage au bout du chemin, au bout d'eux-mêmes mais qui scellera entre eux un lien indéfectible. Fin de la première partie
Transition sur une tombe, des tournesols : deuxième partie.
Okutsu est assistant social, il travaille d'arrache-pied sans se laisser toucher par les différents dossiers qu'il gère. Jusqu'à ce qu'on l'appelle pour récupérer un corps non identifié pour lequel il doit organiser les funérailles. Il y a un chien aussi lui précise-t-on. Ce cas va le toucher particulièrement, raviver en lui des souvenirs, des regrets et ramener en lui un peu de compassion pour les siens, lui faire comprendre qu'une fin n'est pas malheureuse dès lors qu'on est deux, en paix avec soi-même et les autres.

Takashi Murakami signe avec Le chien gardien d'étoiles, une oeuvre d'une puissance émotionnelle terrible.
Hommes ou animal arrivent à nous émouvoir, chacun à leur manière. Par les mots, sans les mots, par une attitude, par une absence de réactions.
Murakami nous livre cette histoire par le biais de 3 narrateurs : le chien Happy, le monsieur "papa", l'assistant social Okutsu.
La voix d'Happy est souvent faite d'onomatopées qui rendent le texte vivant et créent une véritable interaction avec son maître mais aussi avec le lecteur. Il amène par ses incessantes interpellations "papa!", "papa?", "merci papa!" une véritable touche de tendresse au récit. Mais la réflexion est aussi présente dans les pensées du chien, fin observateur, réceptif aux émotions de son maître et aux évènements, il ne laisse rien passer de ce qu'il voit et y va de sa remarque :
"Quand les choses changent petit à petit, on ne s'en rend pas toujours compte sur le moment. Mais en réalité, ça finit par faire un gros changement."

"L'homme est sans fard face à un chien. Papa, dès que tu es parti, le petit garçon a pleuré en me serrant très fort dans ses bras."

Monsieur "Papa" est lui un homme placide qui vous remue de l'intérieur. L'auteur aurait pu choisir un personnage tout en rébellion face à ce qui lui arrive mais non, il a créé un homme qui prend la vie comme elle vient, qui ne s'insurge pas contre les injustices et coups du sort dont il est victime et ne rend personne responsable de ses soucis. Résigné, fataliste? Lucide, il constate et accepte, point.
"Tu sais quoi? La dernière réforme ne nous a apporté que la pauvreté. Ça et rien d'autre! Que veux-tu, c'est ainsi... La plupart du temps les gens rejettent la responsabilité de leur malheur sur les autres. Cela les aide à maintenir un semblant d'équilibre mental."
Attention, il n'est pas absent de réactions "papa", ce n'est pas un être froid, bien au contraire. On sent dans son comportement, ce "dialogue" qu'il tient avec son chien, ces mots qu'il a, beaucoup de lucidité, d'amour et parfois aussi une sourde colère, de la tristesse, de la compassion. Il ne se dégage aucune froideur de lui. Peut-être bien à cause de la présence d'Happy à ses côtés d'ailleurs. Car c'est par son attachement et les sacrifices qu'il consent pour Happy que toute le côté humain et chaleureux de cet homme s'exprime. Il se fait, se veut rassurant tout de même, positif malgré sa situation et porteur d'un certain espoir malgré tout parce qu'il aura savouré des instants de bonheur à sa mesure et que ça aura suffi à le combler.
"Je n'ai plus rien et pourtant ta seule présence suffit à me rendre heureux!"

"C'est notre dernier banquet, Happy. Profitons du moment.
Alors, papa a regardé la mer fixement... pendant longtemps... très longtemps. Puis il a mangé son plat du jour en prenant tout son temps, jusqu'au coucher du soleil."

Takashi Murakami aurait pu s'arrêter là de son manga mais non, comme il le dit en postface, il avait besoin de la 2ème partie "Tournesols" pour rendre hommage à "papa" et Happy.
Et pour ce faire, il choisit Okustu, un assistant social dont son collègue dit qu'il est "détaché de tout". Un homme qui se suffit à lui-même, un fonctionnaire dans toute sa splendeur : froid et blasé comme il y en a tant. Le cas de M.Maeda et de son chien va pourtant le toucher, raviver en lui des souvenirs douloureux, des regrets enfouis. Il va alors se lancer dans une quête pour identifier cet homme et ce qu'il découvrira va ranimer en lui la part d'humanité et d'empathie qu'il n'était plus apte à ressentir pour son prochain. Mais aussi et surtout le réhabiliter à ses propres yeux, lui redonner dignité et espoir.
"En fait, tu es le gardien d'une inaccessible étoile. Le gardien de l'impossible en somme... Mais tu as raison, il n'est pas absurde de regarder ce qu'on ne peut pas obtenir... Si on continue à désirer, c'est justement parce qu'on ne sait jamais ce qu'on obtiendra à la fin."

Drôle d'histoire, qui ne paye pas de mine avec son dessin un peu à l'ancienne, en noir et blanc mais qui saisit le coeur du lecteur d'une manière dont on ne s'y attend pas. Cela fait presque mal tellement on s'attache à ce monsieur et à son chien, tellement on voudrait ne pas avoir compris ce qui va arriver, ce qui arrive. Je n'ai pas pleuré mais, parce que j'avais voulu le terminer avant de partir au travail, j'ai gardé un certain temps en moi quelque chose comme une certaine tristesse, comme le sentiment d'avoir les larmes au bord des yeux...
Émouvant oui mais pas larmoyant ce roman graphique parce qu'avec la distance, en relisant certains passages, il y a de l'espoir malgré ce qui est revendiqué : un peu plus d'attention pour l'autre - homme ou animal-, un peu plus d'humanité, un peu plus de reconnaissance pour ces gens simples qui nous entourent, susceptibles de nous apprendre le bonheur pour peu qu'on s'arrête et qu'on les regarde vivre.

Entre parenthèses :
Avez-vous vu le film Hachi datant de 2009 de Lasse Hallström avec Richard Gere? J'ai beaucoup pensé à ce film en lisant Le chien gardien d'étoiles et je pense que notre Happy appartient à cette race de chiens japonais, les Akita inu. Ce film est inspiré d'un fait réel et il est très émouvant... J'ai pleuré comme une madeleine durant toute la seconde partie et encore après la fin du film...

17:36 Publié dans Boum boum | Lien permanent | Commentaires (7)

17/01/2013

Testament à l'anglaise - Jonathan Coe

Testament à l'anglaise,Jonathan Coe,un gros tas d'ordures,mélange de genres,corruption à tous les étages,thatchérismeToute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence...

Où il est question de la dynastie Winshaw et d'un jeune écrivain, Mickaël Owen, un brin renfermé sur lui-même et reclus dans son appartement à qui Tabitha Winshaw a commandité ce livre que nous tenons en main nous dit-on. Une biographie virant à l'enquête policière sur les pratiques des illustres membres de la famille Winshaw, tous hautement impliqués dans les hautes sphères de l'Etablishment de l'Angleterre post-victorienne jusqu'aux années 90. Dans quel but? Certes pas celui de faire un portrait flatteur de ses frères ou ses nièces et neveux. Non, elle espère en secret pouvoir faire la lumière sur le meurtre de Godfrey, son frère adoré, abattu en Allemagne en 1942 au cours d'une mission secrète. Celle que tous considèrent comme folle est convaincue que Lawrence son frère aîné est responsable de cette mort!

Si je vous disais que j'avais commencé ce livre il y a plus de 6 mois mais que n'ayant pas réussi à dépasser les 50 premières pages, je l'avais mis de côté. Et puis... Et puis, j'ai lu La pluie avant qu'elle tombe de cet auteur et il a été un véritable coup de coeur.  Ensuite, poussée par d'autres adorateurs de la plume de Coe, j'ai décidé de reprendre ma lecture de Testament à l'anglaise et ce, depuis le début. Vague souvenir des premières pages lues et il se trouve que cette fois, j'accroche.

Je fais connaissance avec les Winshaw, une famille richissime de l'Angleterre post-victorienne. Puissante mais qui vit des drames, la mort d'un des siens, l'internement d'une autre après qu'elle ait professé des accusations de meurtre contre un des siens.
Ce cadre posé, Coe nous embarque, grâce à cette idée de biographie sur la dynastie Winshaw, dans une satire sur l'Angleterre d'après guerre et notamment sur les années 80 du "thatchérisme", et ce au travers de la seconde génération Winshaw dont les membres ont tissé leur toile à tous les niveaux de la société.
Jonathan Coe est malin, judicieux même, il choisit non pas de nous livrer simplement les portraits de cette famille les uns à la suite des autres comme ça. Non, il insère dans son histoire, en guise de fil conducteur, un écrivain mal dans sa peau, se repassant en boucle la même scène d'une cassette VHS qui le trouble, le fascine et, qui entretient une relation amicalo-amoureuse avec sa voisine, Fiona, ange-gardien qui l'a sorti de son isolement.
Entendons-nous bien : le beau rôle dans l'histoire c'est lui qui l'a. Les autres? Yurk! Terrible! Je n'ai cessé de me répéter : OMG! Il n'y en a pas un pour rattraper l'autre! Pas un ! Je crois même que si ce roman n'avait consisté qu'à nous présenter successivement les-dits portraits Winshaw, je n'aurai guère apprécié plus que ça, même s'il m'aurait fallu saluer le caractère satirique de la chose et tout ce que Coe dénonce mais ça, je vais y venir.
L'histoire de Mickaël Owen est vraiment ce qui a maintenu mon intérêt tout au long de ma lecture. Son histoire personnelle, sa relation avec Fiona, l'intrigue autour de ce manuscrit sur les Winshaw qui lui vaut d'être haï par ceux-ci, voir malmené et de se retrouver au coeur d'une enquête avec un très vieux détective qui s'en ferait bien tailler une...
Mickaël Owen va en découvrir des choses sur les Winshaw, sur les dessous viciés de l'Etablishment anglais mais aussi sur lui-même, une destinée mêlée au-delà de ce qu'il pensait à celle des Winshaw. Notre auteur quelque peu apathique va sortir de sa coquille et nous en mettre plein la vue! Jusqu'à la presque dernière page nous le croirons maître de son livre, libre mais, quelle surprise que cette fin concoctée par Coe... Aucun rebondissement ne sera laissé au hasard...

Les Winshaw! Si vous vous dites que dans une famille il y a toujours un mouton noir, eh bien là, pour le coup, force est de constater que chez les Winshaw nous avons un troupeau. Avec eux, l'expression "pourri jusqu'à la moelle" est consacrée, difficile de trouver de meilleurs exemples pour la définir.

Hilary : pseudo-journaliste sans talent qui n'aura épousé le directeur d'un quotidien que pour se faire sa place dans le milieu et pourrir de ses écrits remaniés la presse.
"Depuis des années, elle semblait tenir des milliers et des milliers de lecteurs sous le charme, par son habitude attendrissante d'avouer une ignorance presque totale de ce dont elle choisissait de parler [...] Détail intéressant, quoique peu connu, le fait de déverser ces torrents d'insanités rapportait annuellement à miss Winshaw l'équivalent de six fois le salaire d'un instituteur qualifié et huit fois celui d'une infirmière des hôpitaux".
Apte à tous les revirements dans ses écrits, mère indigne (le passage où elle parle de sa fille est édifiant sur sa personnalité!), soucieuse essentiellement de sa notoriété et jouant de l'influence de ses cousins pour obtenir un poste à la tête de l'actualité télévisée.

Henry : le politicard de la famille. Député au parti travailliste, spécialiste ès retournement de veste, hypocrite et faible et n'usant de son pouvoir que pour proposer des lois allant dans le sens des intérêts de sa famille ou des riches. Tout pour lui doit être une source de bénéfices :
"J'ai également pris une ferme décision pour le mot -hôpital-. Ce mot est exclu de nos discussions : nous parlons désormais d'-unités pourvoyeuses- [...] L'hôpital devient un magasin, les soins deviennent une marchandise, tout fonctionne selon les règles des affaires. [...] L'ordre du jour a été la génération de revenus. Je ne vois aucune raison pour que les unités pourvoyeuses ne fassent pas payer les places de parking aux visiteurs, par exemple".

Roddy : richissime gallériste londonien qui s'y connaît bien plus en techniques de séduction douteuse qu'en Art. Ce dernier use et abuse de sa position de directeur d'une prestigieuse galerie d'art pour assouvir ses envies sexuelles. Ainsi, il n'hésite pas à faire miroiter des propositions alléchantes à de jeunes proiesartistes naïves afin de les amener à coucher avec lui puis les jette sans remords ni honte en se moquant même de leur crédulité :
"Elle le repoussa doucement en déclarant : Écoutez, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.
-Vraiment? Alors je vais vous dire ce qui serait une bonne idée. Le 13 novembre.
-Le 13 novembre? reprit-elle en se rendant vaguement compte qu'il s'était mis à lui déboutonner sa chemise de nuit. Qu'y aura-t-il le 13 novembre?
-Le vernissage de votre exposition, bien entendu. Il défit le dernier des trois boutons".
[...]

"Elle fronça les sourcils et déclara d'une voix creuse : Est-ce que vous plaisantez?
-Ma chère, répondit-il, la galerie Narcisse a une réputation internationale. Je pense que c'est vous qui plaisantez, si vous vous êtes imaginée qu'un seul de ces... barbouillages d'élève avaient la moindre chance d'y avoir sa place".

Dorothy : a épousé un richissime fermier puis s'est accaparée la propriété et le cheptel de ce dernier pour en faire une entreprise agro-alimentaire versée dans l'élevage intensif. Elle est caractérisée par sa froideur et son absence de sentiments que ce soit envers son époux (qui finira par sombrer dans l'alcoolisme) ou son cheptel. Ce qui l'intéresse? dominer le marché, améliorer sans cesse sa production par tous les moyens, même si ceux-ci vont à l'encontre de certaines mesures sanitaires :
"As-tu entendu parler d'un produit appelé sulphadimidine?
-Je ne crois pas. De quoi s'agit-il?
-Eh bien, c'est inestimable pour les éleveurs de porcs. Absolument inestimable. Comme tu le sais, nous avons fait d'énormes progrès dans les niveaux de production depuis une vingtaine d'années, mais il y a eu un ou deux effets secondaires. Des maladies respiratoires, par exemple : mais la sulphadimidine peut nous débarrasser au moins des pires, vois-tu.
-Où est le problème, alors?
-Oh, les Américains l'ont testée sur des rats et prétendent qu'elle provoque des cancers. Et, apparemment ils vont faire passer une loi contre. [...]
-Mais ce serait absurde. Il n'est pas question d'interdire quelque chose qui peut t'aider à rester compétitive. J'en dirais un mot au ministre. Je suis certain qu'il comprendra ton point de vue. Et puis des tests sur des rats ne prouvent rien du tout. De plus, nous avons une longue et honorable tradition : celle d'ignorer les avis de nos conseillers indépendants."
Dorothy vous l'aurez compris n'est pas de ces femmes qui s'embarassent de questions d'éthique, et si elle peut utiliser à son compte la position dont bénéficie ses cousins pour passer outre certaines règles et parvenir à imposer à coup de slogans débiles le lobby BrunwinHoldings dans tout le pays alors, tout est beau dans le meilleur des mondes Winshaw.

Thomas : dans la famille Winshaw, je voudrais le banquier hypocondriaque et voyeur. Voici un homme tout ce qu'il y a de plus calculateur et malhonnête. Un prédateur : comment prendre aux pauvres pour redistribuer aux riches afin de les rendre encore plus riches :
"Il éprouvait un grand plaisir à arracher les énormes sociétés appartenant à l'Etat des mains des contribuables, et à les démanteler au profit de quelques actionnaires rapaces ; l'idée d'aider à déposséder la majorité et arroser la minorité l'emplissait d'un sentiment de justice délicieux et apaisant. Cela satisfaisait en lui un instinct primordial."

Mark : le pote à Saddam! Homme d'affaire hautain, implacable et le fournisseur officiel d'armes d'Hussein. Ne vous scandalisez pas, il pense aussi à fournir ses opposants. Il faut bien que la guerre dure pour que les bénéfices de la Vanguard Import et Export se pérénnisent. Et peu importe qu'ils doivent s'adresser à un ancien nazi pour honorer ses marchés :
"Je sais parfaitement ce que Saddam Hussein fabrique dans cette prétendue unité de recherche. Je sais aussi qu'Israël sera sa première cible. C'est pour cette raison que je le soutiens, bien sûr. Il va reprendre une entreprise de nettoyage qu'on ne nous a jamais permis d'achever. Est-ce que vous me comprenez bien, monsieur Winshaw?
-J'ai pris l'habitude, répondit Mark, de ne jamais poser de questions sur l'emploi..."

Vous l'aurez compris à travers ces portraits les Winshaw ne sont pas des anges, ni des gens comme les autres. Non! Ils se placent au-delà de la masse, au-delà du commun des mortels. Ils ont tous les droits et le droit pour eux. Aucun problème de conscience dans cette famille. Tous les moyens sont bons pour s'enrichir et dominer la société. Ils ne sont pas dans le monde, ils font et sont le monde.
Je crois que Coe par l'écriture de ce roman s'est autorisé à vomir tout ce qui avait pu (pouvait) le révolter dans son pays : la corruption politique, financière et médiatique, l'élevage intensif au dépend de la santé des gens, la privatisation des services publiques initiée sous Margaret Thatcher si lourde de conséquences pour le pays.
Mais il n'est pas question que de dénoncer ici, il faut quelque part que la "morale" soit sauve... Et alors qu'on se demande qui pourrait venir à bout de ces odieux personnages, Coe nous épate par un énième rebondissement.
D'un coup, la narration version biographie familiale cède le pas à une fin digne d'un roman d'Agatha Christie.
Les 10 petits nègres revisités à la sauce Coe ça fait peur, ça surprend et c'est presque bizarre! Une ultime pirouette, une ultime envolée et le tour est joué. Enfin? Peut-être...

Testament à l'anglais est un roman à la fois tragique, drôle, satirique, romanesque et qui joue sur une multitude de genres (biographique, policier, thriller, romance). La force est dans ce mélange subtil qui confère à ce titre une vraie dynamique et le rend palpitant à bien des égards. La plume à la fois ironique et drôle de Jonathan Coe n'enlève rien à ce plaisir.
J'ai déjà hâte de lire le prochain Coe dans ma PAL!

30/11/2012

Se retenir aux brindilles - Sébastien Fritsch

Se retenir aux brindilles_Sebastien Fritsch.jpgSur mes traces...

Ariane Vermus, la trentaine bien sonnée, ses 2 enfants en bas âge sous le bras sonne à la porte de Marthe et Noël Aride. Elle ne les a pas revus depuis une vingtaine d'années. Elle ne sait même pas ce qui l'attend derrière la porte, si sa soudaine arrivée, sans prévenir, lui vaudra un bon accueil, mais a-t-elle le choix? Non, elle est en fuite. Ainsi commence ce roman Se retenir aux brindilles. Des interrogations sur le présent, sur le futur que se pose Ariane et qui trouveront peut-être leur réponse en ce lieu de son enfance et dans les souvenirs qui remontent à la surface. La narratrice nous entraîne avec elle dans un "presque road-movie" -de la Dombes de son enfance en passant par Lyon, ville de ses 1ers pas de femme "libre", suivi d'une ultime échappée belle sur Nantes en quête d'un ami/amour perdu- sa course s'achèvera sur un retour à la case départ : Lille qui l'accueillera métamorphosée et la boucle sera enfin bouclée.

Il y a des histoires comme ça qui vous enferrent dans une ambiance dont vous ne pouvez sortir qu'une fois le livre fermé (et encore, je dis ça mais je suis encore toute imprégnée moi de ce roman et des émotions qui m'ont traversée). Oui, je crois que j'ai été saisie toute entière par les souvenirs d'Ariane, par son passé comme son présent, par les émotions qui l'ont traversée et qui sont parvenues jusqu'à moi.

Immersion totale dans la peau de l'enfant soumise aux jeux interdits et si pervers de son ami Tristan (mentor et maître de l'horreur). J'ai souri à cette amitié "innocente", à l'image de cette petite fille toute dévouée à ce premier ami et à cet autre compagnon de jeu, Matthias (dans l'ombre de Tristan toujours...). L'émotion m'a saisie encore et encore dans ce lien si profond et, si fragile à la fois, qui la reliait à Marthe Aride, la maman gâteau qu'Ariane n'a pas goûté enfant et qui, on le comprend avec tristesse, souffre de la maladie d'Alzheimer. J'ai souri à ces soubresauts de femme révoltée et fermé les yeux sur les doutes qui l'accompagnaient... tout en ayant envie de lui dire "allez, allez s'il te plaît ne laisse pas tomber". J'ai grincé des dents en comprenant enfin certaines choses de son passé et de la femme qui en était née. J'ai été émue un peu de ses ratés amoureux, de ses rendez-vous manqués qui auraient pu faire que tout soit différent pour elle, alors oui j'ai été entraînée comme elle à certains regrets. Enfin, j'ai frémi de peur et de rage à ce danger en elle, autour d'elle, après elle...

Des questions je m'en suis posées, autant sinon plus qu'Ariane elle-même. Et il m'aura fallu être patiente pour obtenir les réponses. Il m'aura fallu refaire le chemin à l'envers avec elle. J'ai été tenue en haleine oui par ses/ces questions et, si parfois, je me doutais de certaines choses, j'ai apprécié que les réponses ne soient pas venues tout de suite, qu'il ait fallu prendre le temps qu'il fallait, celui du travail de mémoire, celui du travail patient de l'assemblage des pièces d'un puzzle, celui qui se trouve aussi dans les questions amenées au détour d'une rencontre que l'on croit anodine. J'ai accepté en rongeant mon frein les silences, les non-dits et ma patience a été récompensée. Même quand je me suis agacée de certaines choses qui me semblaient "invraisemblables", qui soulevaient des "tiens mais pourquoi elle fait ça?", j'ai obtenu une explication dont j'ai pu me satisfaire ; preuve est que l'auteur n'a rien laissé au hasard.

A maintes reprises aussi je me suis fait la réflexion que Sébastien Fritsch s'y connaissait drôlement bien en psychologie féminine pour rendre aussi bien la pensée, les doutes, les vibrations du coeur d'Ariane. Parce que ce personnage sonne terriblement juste dans ce qu'elle vit, dans ses souvenirs et ses émotions. Et si d'aventure vous aimez Radiohead ou Marillion, groupes qui ont accompagné Ariane dans son évolution, pourquoi ne pas accompagner votre lecture de ces morceaux choisis pour encore mieux être au diapason de ses émotions.

Et si pour saluer la plume de l'auteur je vous laissais avec quelques extraits que j'ai aimé?

"En l'absence de toute réelle discussion avec les trois adultes qui composaient mon entourage immédiat, je n'avais donc pas d'autres solutions que de garder toutes mes questions pour Tristan. Avec ses deux ans de plus que moi et sa brillante intelligence, il avait, à coup sûr, toutes les réponses.[...]

Pourquoi le chat des soeurs Montorfano, il est couché dans le caniveau sur la place de l'église?

-Parce qu'il est mort.

-Et pourquoi il gonfle?

-Pour pouvoir s'envoler vers le paradis des chats.

Et effectivement, deux jours plus tard, il avait disparu. En ne le voyant plus au bord du trottoir, j'avais levé les yeux par réflexe. Et j'avais pu en tirer deux conclusions : le Paradis était vraiment très loin, puisque je n'arrivais plus à voir le chat ; le clocher des églises était pointu dans le seul but de montrer à tous les félins la direction de la terre promise. Et j'avais continué ainsi mes interrogations d'enfant :

Pourquoi tes parents te laissent faire tout ce que tu veux?

-Parce que c'est moi le chef. Ils ne sont là que pour me servir.

-Pourquoi les soeurs Montorfano veulent toujours jouer avec nous?

-Parce qu'elles s'ennuient. Tu imagines, toi, passer tout ton temps entre filles?" (p.71-72)

"Et de toute façon, on est tous comme ça, nous les humains : à dix ans, on vit dans le rêve, à vingt, dans l'illusion, à trente, dans les projets et à quarante, dans les regrets. Et à chaque fois, on oublie simplement de vivre la réalité." (p.192)

"Les paroles de Constance me remettent en mémoire cette phrase de Mattias : on se laisse impressionner par les montagnes que la vie nous oblige à gravir, mais si l'on se contentait de s'intéresser uniquement à la petite pierre posée au sol devant nous, on se rendrait compte, en posant le pied dessus, qu'on est déjà lancé dans l'ascension." (p.211)

"Mais j'ai beau remonter pas à pas dans ma mémoire les sept années que je viens de vivre avec celui que j'ai choisi pour mari, je ne retrouve pas le moment où "tout donner" s'est transformé en "tout céder", "tout recevoir" en "tout accepter", puis "tout accepter" en "ne rien refuser"." (p.269)

A cette interrogation laissée par l'auteur en dédicace : "Fuir ou rester? Avancer ou revenir? Abandonner ou se retenir aux brindilles", je crois qu'une réponse est apportée. Si cette question vous titille alors n'hésitez pas à lire ce beau roman pour y répondre :)

Je remercie Livraddict et M. Sébastien Fritsch & Editions Fin mars, début avril - 2012 pour ce 1er partenariat qui m'a ravie.